Tribulations d'une Lyonnaise au Canada

Le jour après samedi soir. Chroniques de salle d’attente (3)

La salle d’attente d’un service de réanimation, de surcroit à Grenoble (qui accueille tous les polytraumatisés des stations de ski environnantes) est un lieu de stress permanent, une façon de tester ta résilience, ta capacité à dépasser les situations stressantes (j’en parlerai la prochaine fois). Plus tu tiens, plus tu es résilient.e. Moins tu supportes cette salle, moins tu es capable de gérer le stress. C’est une sorte de Survivor ou Kho Lanta en fait. Je savais déjà avant où j’en étais plus ou moins, merci aux multiples fight camps. Mais là.

La résilience…

En salle d’attente, on a appris à partager avec les autres familles, et à se blinder quand il le fallait. Pour garder les dernières bribes de sanity (j’ai été obligée de cherche sur wordreference : santé mentale).

10 jours après l’accident, un dimanche matin, une semaine avant la fermeture des visites, nous sommes arrivées à 13h et il y avait de nouveaux manteaux sur les chaises bleues. Il y avait ce qui restait d’une jeune maman. Ce qui restait car elle ne tenait pas debout, disparaissait sous la tristesse et devant l’inconnu, écroulée sur une chaise. Le papa, ancien pompier de Paris, pompier professionnel (tout comme son frère et leur père), avec des cuisses troncs d’arbre, effondré à côté d’elle, les yeux dans le vide.

On est donc arrivées dans la salle, et je me suis dit que la journée allait être longue. On avait appris en 10 jours à jongler entre les moments d’empathie et de soutien, et les moments où il fallait nous protéger un peu, nous recentrer sur notre petite groupe de femmes. Mais un jour comme ça, même avec 10 jours d’expérience en salle d’attende, tu n’es jamais tout à fait prêt.e. Et surtout tu veux éviter l’effet domino. Ils pleurent, toi tu tenais le coup mais du coup, tu commences à pleurer aussi, et tu ne sais plus si tu pleures pour toi, pour eux, pour tout, pour rien.

On sut rapidement que leur fils de 17 ans, Lucas, avait eu un grave accident de voiture la veille, samedi soir, en rentrant de boîte. C’est le copain qui conduisait (qui s’en sortait beaucoup mieux), la boite n’était pas loin, et les parents avaient répété et rabâché maintes fois ”Tu nous appelles à n’importe quelle heure, on vient te chercher, on te paie un taxi, peu importe. On te fait confiance, on te laisse sortir, mais fais pas con”. Il avait même eu un regard inside, puisqu’il était pompier volontaire, son père et lui en avaient vu des accidents de voiture. Et puis voilà. Un jour c’est ton grand gaillard de 17 ans qui se retrouve dans un état critique, entre la vie et la mort au CHU de Grenoble.

Ce dimanche fut une journée difficile. Mon papa avait chopé cette bactérie aux poumons ce qui ralentissait grandement son éveil, il régressait même. Mais on devait s’accrocher, et continuer à lui parler, en donnant tout l’espoir qu’on pouvait à chaque fois qu’on entrait dans sa chambre. On se disait, s’il y a une chance qu’il nous entende, on doit avoir une voix confiante, positive, forte. On faisait donc des aller-retours entre cette mise en scène vocale dans sa chambre et l’effondrement et la fatigue qui nous retombaient dessus dans la salle d’attente. Mais cette petite famille nous rappelait une chose. C’est que notre père était vivant. Malgré la violence du choc, il était vivant.

On ne saura jamais ce qu’est devenu Lucas. Les jours suivant l’accident, la maman a repris du poil de la bête, en tout cas certains jours, car comme tout patient en réa, y a des jours vaguement mieux, et des jours bien pires. Elle est sortie de sa bulle de souffrance et a commencé à interagir, nous demander des nouvelles à nous. Et puis son fils a aussi chopé une bactérie, alors ce fut à notre tour de la rassurer en lui disant que ça circulait dans le service et que c’était presque ”normal”. Au lieu de ”dormir” dans la salle d’attente, Suzanna s’est installée dans la chambre de son fils, et le matin, une infirmière lui apportait un petit plateau avec du café, un bout de pain et du beurre. Finalement, les plateaux d’hôpital, c’est pas si mal.

On a parlé de la France, comment encore aujourd’hui, certains bars, boites, et tabacs ne contrôlaient toujours pas l’âge de leurs clients (alors qu’à Vancouver, ou NY, tiens, en Novembre, on m’a demandé mon passeport à l’entrée d’un bar), comment encore trop de gens prenaient le volant après quelques verres (même après DEUX verres, c’est déjà un tort, bordel ! – à tous ceux qui me lisent et qui conduisent après un dîner. C’est pourtant pas difficile de désigner un conducteur qui ne boira pas ce soir-là).

Suzanna a essayé aussi de nous rassurer, a pris des nouvelles de mon papa régulièrement, et la semaine est passée, ponctuée de visites de leurs proches pour les soutenir. Pompiers, copine de lycée etc.

Pendant cette semaine -j’en reparlerai -, le cours de la ”vie” a continué aussi, l’aumônier est passé, une fois, deux fois ? Certaines chambres ont été désinfectées, une fois, deux fois?

Vendredi a été ponctué par l’allocution d’Edouard Philippe. Samedi, soudain, TOUTE l’équipe portait un masque (une première) et visites une seule personne à la fois. Suzanna fut surprise de nous voir pensant que les visites n’étaient autorisées que pour les parents de mineurs. C’était la dernière fois qu’on la voyait. Dimanche, le service ferma aux visiteurs. Et quand lundi, nous sommes passées déposer la tablette pour faire des FaceTime, à quelques heures de l’annonce de confinement, la salle d’attente jaune était fermée. Et vide.

Lucas, Suzanna, où que vous soyez, on pense bien à vous.